Dans le Jardin des mots

Archive pour la catégorie 'Traduction'

Extrait n° XXIX de « Inquiétudes sentimentales » (1917) de la poète Chilienne Teresa Wilms Montt traduit en français par Monique-Marie Ihry

Posté : 8 août, 2020 @ 2:23 dans Poemas en español, poèmes d'amour, Poèmes en français, Traduction | Pas de commentaires »

teresa coudes tete de cote

 

     Extrait n° XXIX du recueil de prose poétique « Inquiétudes sentimentales » de la poète Chilienne Teresa Wilms Montt (1893-1921) paru en 1917 sous le pseudonyme Thérèse Wilms dans lequel elle évoque la profonde douleur liée à la séparation. Un tribunal familial arbitraire l’avait enfermée dans un couvent dont elle réussit à s’échapper après de longs mois de réclusion, et lui avait par ailleurs retiré définitivement la garde de ses deux petites filles. Cette profonde douleur la hanta jusqu’à la fin de sa courte vie. Elle put les revoir brièvement par la suite lors d’un voyage à Paris après longues 5 années de séparation, mais elles repartirent toutes les deux avec leurs grands-parents au Chili, la laissant seule et désespérée au bord d’un gouffre sans fond dans lequel elle se précipita peu de temps après, à l’approche des fêtes de Noël.

     La poésie de Teresa Wilms Montt ne peut nous laisser indifférents. L’émotion est intense. Ce recueil intimiste bilingue paru aux Éditions Cap de l’Étang traduit en français et préfacé par la poète Monique-Marie Ihry nous donne l’occasion de découvrir une poète au verbe délicat, sensible à la douleur des siens, ainsi que celles liées aux injustices, ayant également côtoyé et dénoncé dans des articles de journaux la misère régissant une société inégalitaire dans la seconde décennie du XX° siècle latino-américain. Teresa Wilms Montt : une femme acquise aux causes nécessaires, dont le féminisme.

 

XXIX

 

   J’ouvre le rideau du passé et je me souviens… Elle est malade ; elle a de la fièvre et délire.

   Sa petite main brûlante abandonnée sur la mienne a le doux abandon d’un oiseau dans son nid.

   Le petit corps endolori tremble comme une feuille au vent.

   Elle ne désire rien. Ses yeux bleus, comme deux miracles du ciel, regardent dans le vague, dans l’oubli du monde extérieur ; ils sont peut-être dans le lit des zéphyrs où ils virent le jour.

   J’ai déployé sur son petit lit toute ma tendresse, qui l’a enveloppée avec la douceur d’un sanglot.

   Maintenant, elle me regarde et son regard de rêve a la clarté céleste de l’émotion.

   Ces yeux puissants élèvent mon âme, depuis l’abîme de leur amertume jusqu’à l’orée de la vie ; de cette vie dont je ne veux, de cette vie que je méprise.

   « Je suis là, me disent-ils, vis pour moi ».

   Je n’ai pas écouté ce sublime appel et j’ai perdu pour toujours ces yeux apaisant mon âme, comme le pansement atténue la douleur de la plaie.

   La vie s’écoule, ma vie tronquée de pantin mendiant d’amour ; et elle, la divine créature, arrachée à mes bras par la griffe féroce du destin, ignore ma douleur.

   Elle aussi souffre sans le savoir, parce que le deuil fait du plus grand amour une ombre invisible et glacée dans son cœur.

   Deux mots, les plus grands qu’ait créés le langage, pourraient nous unir : mais personne ne les prononcera parce que l’indifférence a rendu les cœurs muets. Elle et moi, séparées par le monde et unies dans l’amour divin de l’âme, nous mourrons dans l’attente d’une miséricorde. 

XXIX

   Descorro la cortina del pasado y recuerdo…. Está enferma; está con fiebre y delira.

   Su manito ardiente, abandonada sobre la mía, tiene la dulce confianza de un pájaro en su nido.

   El cuerpecito dolorido sufre los temblores de una hoja al viento.

   Nada quiere. Sus ojos azules, como dos milagros del cielo, miran lejos, olvidados del mundo exterior; están tal vez en el lecho de los zafiros, lugar donde nacieron.

   He desparramado sobre su camita, todas mis ternuras, que la han cubierto con una tibieza de sollozo.

   Ahora me mira, y su mirada de ensueño tiene la claridad celeste de la emoción.

   Esos ojos poderosos elevan mi alma, desde el fondo de su amargura a la superficie de la vida; de la vida que no quiero, de la vida que desprecio.

   « Aquí estoy, me dicen; vive para mí ».

   No escuché esa sublime exhortación, y perdí para siempre esos ojos que suavizaban mi alma, como el vendaje amortigua el ardor de la llaga.

   Pasa la vida, mi vida trunca de fantoche pordiosero de amor; y ella, la criatura divina, arrancada de mis brazos por la garra feroz del destino, ignora mi dolor.

   Ella también sufre sin saberlo, porque el duelo hace del más grande amor una sombra invisible y helada en su corazón.

   Dos palabras, las más enormes que ha creado el lenguaje, podrían unirnos; pero nadie las pronunciará porque la indiferencia ha enmudecido los corazones. Ella y yo, separadas por el mundo y unidas por el sublime amor del alma, moriremos aguardando piedad.

 

 

* Monique-Marie Ihry est lauréate 2019 du Grand Prix de traduction François-Victor Hugo de la Société des Poètes Français dont elle fait partie pour sa traduction de ” Langueur ” de la poète Argentine Alfonsina STORNI.

 

 

COUVERTURE INQUIETUDES SENTIMENTALES 1ere 23 juillet TERESA W M

 » Il se pourrait… / Bien pudiera ser… « , poème de la poète féministe Alfonsina STORNI (1919)

Posté : 8 mars, 2020 @ 10:18 dans féminisme, Poemas en español, Poèmes en français, Traduction | Pas de commentaires »

Adieu  48 56 cm mm ihry

8 mars, en cet unique jour annuel consacré au respect du droit des femmes en tant qu’être humain à part entière, je vous propose ce poème que j’ai traduit en français dans un ouvrage à paraître, poème de la poète féministe Argentine Alfonsina STORNI issu de son recueil « Irrémédiablement » paru en 1919. Le thème ? la condition féminine dans une société régie depuis toujours par le patriarcat.

 

IL SE POURRAIT… 

 

Il se pourrait que tout ce dont j’ai hérité

Ne soit rien d’autre que ce qui n’a jamais pu exister,

Ne soit rien d’autre que quelque chose d’interdit et de réprimé

De famille en famille, de femme en femme.

 

On dit que dans ma famille, mesuré

Était tout ce qui devait être fait…

On dit que les femmes du côté maternel

Ont été silencieuses… Ah, il se pourrait que cela soit vrai…

 

Il est arrivé à ma mère d’avoir le caprice

De vouloir se libérer, mais une profonde amertume

Montait dans son regard et, dans l’ombre, elle pleurait.

 

Et tout ce qui la blessait, la contraignait, la mutilait,

Tout ce qui, dans son âme enfermé se trouvait,

Je pense, sans le vouloir, l’avoir libéré.

 

BIEN PUDIERA SER…

 

Pudiera ser que todo lo que aquí he recogido

No fuera más que aquello que nunca pudo ser,

No fuera más que algo vedado y reprimido

De familia en familia, de mujer en mujer.

 

Dicen que en los solares de mi gente, medido

Estaba todo aquello que se debía hacer…

Dicen que silenciosas las mujeres han sido

De mi casa materna… Ah, bien pudiera ser…

 

A veces en mi madre apuntaron antojos

De liberarse, pero, se le subió a los ojos

Una honda amargura, y en la sombra lloró.

 

Y todo eso mordiente, vencido, mutilado,

Todo eso que se hallaba en su alma encerrado,

Pienso que sin quererlo lo he libertado yo.

 

*  *  *  *  *  *  *

(Toile de l’auteure intitulée « Adieu » huile sur toile 55 x 46 cm / Óleo sobre tela )

TÚ ME QUIERES BLANCA / TU ME DÉSIRES IMMACULÉE

Posté : 25 février, 2020 @ 4:44 dans féminisme, Poemas en español, poèmes d'amour, Poèmes en français, Traduction | Pas de commentaires »

alfonsina collier gris

Voici un extrait d’un recueil à paraître prochainement. Il s’agit ici du poème « TÚ ME QUIERES BLANCA / TU ME DÉSIRES IMMACULÉE » de la poète argentine Alfonsina STORNI, extrait de l’ouvrage  » Le doux mal  » publié en 1918. C’est un poème très connu mettant en avant une revendication féministe bien légitime.

TÚ ME QUIERES BLANCA / TU ME DÉSIRES IMMACULÉ

 

Alfonsina STORNI, Le doux mal (1918), traduction de Monique-Marie IHRY

(Extrait du recueil de poésie El dulce daňo/ Le doux mal à paraître courant mars 2020 aux Éditions Cap de l’Étang dans une collection bilingue)

 

TU ME DÉSIRES IMMACULÉE

 

 

Tu me désires telle l’aube,

Tu me désires d’écumes,

Tu me désires de nacre.

Tu veux que je sois un lys

Et surtout, chaste.

Avec un parfum délicat,

Une corolle close.

 

Qu’aucun rayon de lune

Ne m’ait caressée.

Qu’aucune marguerite

Ne se dise mon égale.

Tu me désires comme la neige,

Tu me désires immaculée,

Tu me désires comme l’aube.

 

Toi qui as eu tous

Les calices à portée de main,

Les lèvres violettes

De fruits et de miels.

Toi qui, au festin,

Étais couvert de feuilles de vigne,

Tu as compromis ton corps

En festoyant avec Bacchus.

Toi qui dans les jardins

Noirs du Mensonge,

Vêtu de rouge,

Tu t’es précipité vers ta Ruine.

Toi dont le corps

Reste intact

Par je ne sais encore

Quel miracle,

Tu me veux immaculée

(Que Dieu te le pardonne)

Tu me veux chaste

(Que Dieu te le pardonne)

Tu me veux comme l’aube !

 

Enfuis-toi vers les bois ;

Pars à la montagne ;

Lave-toi la bouche ;

Vis dans des cabanes ;

Touche avec tes mains

La terre mouillée ;

Alimente ton corps

Avec la racine amère ;

Bois l’eau des roches ;

Dors sur le givre ;

Lave tes vêtements

Avec du salpêtre et de l’eau :

Parle aux oiseaux

Et lève-toi à l’aube.

 

Et quand tes chairs

Seront revenues normales,

Et quand tu auras penché

Sur elles ton âme

Qui, dans les alcôves

S’est retrouvée enchevêtrée,

Alors, bonhomme,

Tu pourras exiger que je sois immaculée,

Tu pourras exiger que je sois comme la neige,

Tu pourras exiger que je sois chaste.

 

*  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *  *

 

TÚ ME QUIERES BLANCA

 

Tú me quieres alba,

Me quieres de espumas,

Me quieres de nácar.

Que sea azucena

Sobre todas, casta.

De perfume tenue.

Corola cerrada.

 

Ni un rayo de luna

Filtrado me haya.

Ni una margarita

Se diga mi hermana.

Tú me quieres nívea,

Tú me quieres blanca,

Tú me quieres alba.

 

Tú que hubiste todas

Las copas a mano,

De frutos y mieles

Los labios morados.

Tú que en el banquete

Cubierto de pámpanos

Dejaste las carnes

Festejando a Baco.

Tú que en los jardines

Negros del Engaño

Vestido de rojo

Corriste al Estrago.

Tú que el esqueleto

Conservas intacto

No sé todavía

Por cuáles milagros,

Me pretendes blanca

(Dios te lo perdone)

Me pretendes casta

(Dios te lo perdone)

Me pretendes alba!

 

Huye hacia los bosques;

Vete a la montaña;

Límpiate la boca;

Vive en las cabañas;

Toca con las manos

La tierra mojada;

Alimenta el cuerpo

Con raíz amarga;

Bebe de las rocas;

Duerme sobre escarcha;

Renueva tejidos

Con salitre y agua;

Habla con los pájaros

Y lévate al alba.

 

Y cuando las carnes

Te sean tornadas,

Y cuando hayas puesto

En ellas el alma

Que por las alcobas

Se quedó enredada,

Entonces, buen hombre,

Preténdeme blanca,

Preténdeme nívea,

Preténdeme casta.

 

 

 

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