Dans le Jardin des mots

Archive pour le 8 novembre, 2017

 » Au banquet de la vie  » commenté par le Pr Mohamed Salah Ben Amor

Posté : 8 novembre, 2017 @ 12:37 dans Extraits de recueils de poésie de l'auteure, Poèmes en français | Pas de commentaires »

 » Au banquet de la vie «  poème de Monique-Marie Ihry – Narbonne –France : commentaire du Pr Mohamed Salah Ben Amor, critique littéraire.

 

                              I

 

J’ai à peine consommé au banquet de la vie

Je n’ai point tout à fait mis fin à cette envie

De m’éveiller chaque matin

Dès le chant de l’aurore abreuvée d’espérance

Emportée par les mots, oubliant ma souffrance

Portée par mes rimes satin.

 

Il sera toujours temps de replier mon aile

Quand l’aube venue ma dernière chandelle

Viendra en silence mourir

Éteignant cet espoir qui animait mon âme

M’emportant vers mon sort comme une vieille femme

Que l’hiver soudain vient flétrir.

 

                              II

 

Je pars pour un voyage aux confins de la mort.

Mes bagages sont prêts, je m’incline sur ce sort

Que Satan lui-même m’impose.

Je n’ai que trop vécu, souvenirs très pesants,

Des boulets que l’on traîne au désespoir des ans

Imposant une vie morose.

 

Le voyage sera court, je vais vers mon destin

Il n’est plus de demain, je pars vers l’incertain

Voguer sur l’onde du mystère

Dans la brume du soir, où le soleil se meurt

Où les jours sont des nuits, où règne la laideur

Dans un antre crépusculaire.

 

Nul besoin de bagage aux confins de la mort,

Sur ce triste rivage, arrivée à bon port

Satan me tendra une rose

Aux épines dressées qui tacheront de sang

Mon âme virginale, me livrant au croissant

D’une faux affutée, éclose.

 

                             III

 

Adieu mes livres, mon crayon, mes cahiers

Je dois abandonner tous les plaisirs premiers

Qui édulcorèrent ma vie.

Je ne verrai plus l’aube et sa douce senteur

Ni la rosée des bois, son parfum enchanteur

Enivrant ma lente survie.

 

Adieu mon amour, mon amant, mon ami,

Dans le soir triomphant le soleil a faibli

Et le jour se métamorphose.

Dans l’affreux crépuscule la lune va mourant,

Mon cœur au son du soir capitule, se rend,

Il est temps de faire une pause.

 

Une pause bien longue empreinte de rancœur

Un aller sans retour vers un monde sans fleur

Où n’éclot que la verte épine

Où l’aurore n’est que noire car le soleil n’est plus

Où la vie est un leurre et les rêves superflus,

Dans les cieux la mort assassine !

 

                             IV

 

Je n’ai rien consommé au banquet de la vie

Et voilà que s’éteint mon élan de survie.

Dans le silence de la nuit

Ma dernière chandelle avorte au son du glas.

Je ne reverrai plus au jardin les lilas,

Ton sourire et le jour s’enfuit…

 

Il est temps de partir, de replier mon aile

Tel un oiseau blessé au gémissement frêle.

J’abandonne ma plume aux vents

Et me laisse emporter par le Diable et sa fougue

Au mystère des cieux, les mains liées au joug

De l’enfer, ses sables mouvants…

 

© Monique-Marie Ihry – 9 septembre 2015 –

 

Commentaire de Mohamed Salah Ben Amor :

 

Que s’est-il passé ? Est-ce bien Monique-Marie Ihry qui a écrit ces vers ? Ou bien elle nous parle par la voix d’une autre ? Ou encore c’est elle qui les a écrits mais dans un moment passager de désespoir comme cela arrive à chacun d’entre nous ? Depuis plus de quatre ans déjà, elle nous a habitués à afficher dans ses poèmes un bonheur sans nuage et un optimisme sans faille, s’abandonnant de toute son âme au plaisir de la vie et regardant l’avenir d’un œil serein et confiant. Mais voilà que l’horizon s’obscurcit contre toute attente et l’univers tout entier se métamorphose en un lieu funèbre sur lequel pèse une atmosphère de deuil et de larmes ! Quoi qu’il en soit, ce poème montre à quel point le poète lyrique – et Monique-Marie en est l’une des meilleures représentantes – est fragile et friable et il suffit d’un rien pour qu’il change d’un état à un autre tout à fait contraire, d’un accord harmonieux avec l’univers à une rupture totale avec lui comme on le constante dans le cas présent .Le grand poète tunisien de tous les temps Aboulkacem Chebbi (1909 -1934) qui nous a gratifiés d’un bon nombre de poèmes reluisants dans lesquels il a chanté la vie (le titre de son unique recueil portait justement le titre de Chants de la vie) n’a-t-il pas écrit aussi ces vers tragiques sous l’effet d’un pressentiment de départ imminent ?

« Calmez-vous ô blessures ! Taisez-vous ô chagrins ! L’époque des lamentations et le temps de la folie Sont révolus Le matin a point derrière les siècles Et le rugissement des eaux derrière les ténèbres Le matin et le printemps de la vie m’ont appelé Et leur appel m’a fait trembler le cœur Qu’il est irrésistible cet appel ! Il n’est plus question pour moi de rester dans ces lieux Adieu ! Adieu !Ô montagnes des tourments ! Ô défilés de l’enfer ! Ô collines de la tristesse ! Ma barque a pris le large dans les eaux profondes de l’océan J’ai levé la voile, adieu ! Adieu ! »

Mais si le contexte de l’énonciation est le même, Chebbi, à la différence de Monique-Marie, voit dans ce départ une délivrance du gouffre terrestre tandis qu’elle l’appréhende comme une perdition irréversible et que l’au-delà se réduit à ses yeux uniquement à l’Enfer.

 

Cependant, connaissant parfaitement les caractéristiques de l’âme lyrique dont surtout le changement constant de l’humeur, nous ne serons point surpris de voir notre poétesse dans ses prochains écrits renouveler sa confiance en soi et en l’avenir et reprendre goût à la vie. Stylistiquement, ce poème, grâce au ton de sincérité dont il est empreint, à ses images finement ciselées et à ses sonorités bien rythmées a atteint comme la plupart de ceux qui l’ont précédé un haut degré de poéticité.

 

 

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